La culture aborigène, notre regard entre fascination et répulsion 1/2

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Aborigènes d'Australie

La culture aborigène ne se limite pas aux images du lancer de boomerang, d’un aborigène soufflant dans un Didjeridoo ou de quelques tableaux se vendant à des millions de dollars dans les plus grandes galeries du monde. Cette culture vieille de 50 000 ans a beaucoup à nous apprendre, Caroline Simon a fait un superbe travail de recherche et d’étude pour vous faire mieux comprendre quelques aspects de cette culture.

Au travers de ces 2 articles, essayons de voir un peu comment nous Européens avons modifié notre regard sur le reste du monde en général et sur les peuples aborigènes d’Australie en particulier.

Après cette petite remise en question, dite « séquence relativisation », nous ferons un point général sur ce que nous connaissons/croyons connaître de leurs cultures sachant que le sujet est très vaste, et que le mieux est de se plonger dedans… en allant « Down Under » bien évidemment, et surtout pas en visionnant « Kangourou Jack » et sa mémorable scène de chameaux victimes d’hyperflatulences…

Changement de ton et retrouvailles

Thomas Johnson, qui a recueilli un grand nombre de textes aborigènes au sein de son ouvrage Paroles Aborigènes, a écrit en guise d’introduction à son livre qu’il était grand temps que nous regardions et écoutions ce que les premiers habitants du continent australien avaient à nous montrer et à nous raconter, ceci avec leur accord, bien entendu.

Leurs cultures figurent parmi les plus anciennes, puisque les dernières découvertes font état d’une existence remontant à 60 000 ans environ. D’où leur nom européen qui signifie littéralement “depuis l’origine” en Latin.

Art Aborigéne
Art Aborigéne

Aujourd’hui, l’art aborigène est très à la mode en Occident. Pourtant, comme on l’a vu à travers la rubrique « Histoire », certains Whitefellas ont bien failli les éradiquer tant physiquement que culturellement, à partir de 1770 lorsque l’administration européenne nomma l’Australie Terra Nullius et lorsque par conséquent, Aborigènes et Insulaires du Détroit de Torres furent privés de toute existence officielle. C’est seulement deux siècles plus tard, en 1967, qu’on leur accorda la citoyenneté.

Le point de vue occidental a donc bien changé. Jetez un œil à cette définition du terme Australian, trouvée dans cette édition de 1928 du Webster’s New English Dictionary (dictionnaire nord-américain) :

« Australian : An aborigine of Australia or native “blackfellow”. The Australians are of medium or tall structure, poor muscular development, and a chocolate-brown or black colour. They are dolichocephalic and of low cranial capacity, with negroid features but with coarse, wavy and abundant hair and beard. They are of low intelligence, but docile and light-hearted in disposition, and of unusual keenness of sense. In culture, they are among the lowest races of mankind, and they are ignorant even of the use of the bow and arrow, though possessing a unique weapon in the boomerang.

Ethnologists have variously allied them to the Melanesian, Dravidian and Negro races. Their languages are generally considered to form an isolated family.”

Si par contre on se penche sur le Collins Cobuild English Dictionary de 1995 (dictionnaire britannique), on y trouve les signes d’une évolution évidente, voire l’expression d’un certain engagement :

Aboriginal :

1- “An Aboriginal is an Australian Aborigine. He remained fascinated by the Aboriginals’ tales.”

2- “Aboriginal means belonging or relating to the Australian Aborigines. For many aboriginal people, such measures don’t go far enough. Aboriginal art .A protest over aboriginal land rights.”

3- “The aboriginal people or animals of a place are ones that have been there from the earliest known times or that were there before Europeans arrived. Most Canadians acknowledge that the aboriginal people have had a rotten deal.”

Native: “Some European people use native to refer to a person who was born in or lives in a non-Western country and who belongs to the race or tribe that forms the majority of its inhabitants. Some people consider it offensive.They used force to banish the natives from the land. Native people were allowed to retain some sense of their traditional culture and religion.”

Autre exemple, tiré du Cambridge Dictionary of English (dictionnaire britannique) de 1995 :

« Aborigine : A member of the race of dark-skinned people who were the first people to live in Australia. Many Aborigines died when they came into contact with diseases introduced into Australia by Europeans.”

Aborigènes d'Australie
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Un long cheminement en Europe entre répulsion et fascination

C’est un peu long comme rubrique, mais vous avez toujours le choix de passer aux suivantes qui sont plus directement branchées « culture » . Il reste tout de même important d’être conscient que c’est de notre regard qu’il s’agit, qu’il est subjectif et qu’il évolue constamment.

Ces quelques petites précautions éviteront peut-être de prendre tout pour argent comptant. La version actuelle sera sûrement à son tour remise en question un jour ou l’autre ! And so… Chacune de ces définitions reflète bien à sa manière l’air du temps, si on jette un œil à l’histoire de notre point de vue sur les Aborigènes.

 

Les sociétés dites “primitives” ont toujours été les chouchoutes des ethnologues et anthropologues. Même la psychanalyse s’est penchée sur le sujet (qui dit psychanalyse dit… Sigmund Freud – eh oui !- ou Barbara Gloczewski). Les peuples “primitifs”, en tant qu’images de l’Autre, du temps primitif, de contrées étranges et lointaines ou même d’Européens inversés (ça doit être mignon…), constituent un des mythes fondateurs de la civilisation occidentale. Une étude complète de Robinson Crusoe de Daniel Defoe et de ses « suites » par Tournier et Coetzee en dirait long là-dessus !

Alors mettons les choses au point : Les peuples « primitifs » sont une invention intellectuelle de la fin du 19ème siècle. Mais en fait, les grands explorateurs et les grands découvreurs, qui ont toujours une longueur d’avance, avaient lancé le mouvement bien avant : ils furent les premiers à entrer en contact avec ces peuples, de même que leurs marins, les soldats, les membres du clergé et les administrateurs qui les accompagnaient.

Progressivement, ceci eut pour résultat de transformer, dans nos cervelles eurocentriques, nos co-humains en une bande d’énergumènes mal dégrossis résistant encore et toujours non pas aux envahisseurs, mais au sacro-saint « progrès », à toute forme de « rationalisme » et de « civilisation »…

Même époque (17ème siècle), autre tendance, l’idéalisation à travers la figure du “Bon Sauvage”, principalement inspirée par les peuples des nombreuses îles que compte l’Océanie. Les bouquins sur le sujet se vendaient comme des petits pains (curiosité, soif d’horizons nouveaux ?), les philosophes en étaient friands – Rousseau et avant lui Montaigne.

Aborigènes d'Australie

La science (les sciences empiriques en fait) prend rapidement le relai : paléontologie, anthropologie physique, préhistoire ou ethnologie. Ça bouillonne, ça se remue les méninges… Les premières réflexions ont trait à l’évolution de la cellule familiale, à la religion, au totémisme

Leurs auteurs ? Si vous aimez les ouvrages pointus, quelques noms ressortent : Franz Boas, W.H. Rivers et son élève Alfred Radcliffe-Browne, qui vont tordre le cou à certains mythes !

Certains également, et pas des moindres, commettent ce dont on suppose aujourd’hui qu’il s’agit d’erreurs : au 19ème siècle, T. H. Huxley, biologiste britannique et fervent partisan des théories évolutionnistes de Darwin, après une visite en Australie au cours de laquelle il observa certains Aborigènes, cru comprendre d’où ils venaient : la forme de leur crâne lui rappelait l’homme de Neandertal.

Des indices venaient corroborer tout ça : leur chevelure plate ou bouclée, jamais frisée, leurs yeux souvent bleus et la blondeur de nombreux enfants (80 % en Australie Occidentale), autant de similarités avec les autres peuples indo-européens.

En outre, ils ont des points communs en termes de culture avec les Védas du Sri Lanka, les Dravidiens du sud de l’Inde et les Aïnous du nord du Japon qui descendent tous des « Proto-Caucasiens » qui habitaient l’Asie Centrale il y a 70 000 ans et qui se dispersèrent ensuite.

Vous remarquerez que l’énigme autour de l’origine des Aborigènes n’est toujours pas résolue…

Aborigènes d'Australie

Allez deux super grands, Durkeim et Malinowski

Le premier : sociologue français, (il a fondé cette science avec Max Weber), Emile Durkheim suivait une méthode très classique. Son neveu, Marcel Mauss rassemblait le matériau et lui travaillait dessus de loin. L’aspect spirituel plutôt que le quotidien, pour lui c’était la dimension essentielle des sociétés humaines. Si le cœur vous en dit…

Le deuxième Malinowski : un C.V. hors du commun (doctorat de physiques et de maths, prof à la fameuse London School of Economics, etc.). Il lit the Golden Bough de Sir James Frazer, un texte énorme et génial sur l’animisme et le sacrifice, puis chope le virus de l’ethnologie ! Influencé par Edward Westermark, il publie en 1913 une première étude fondée sur ses lectures à propos des Aborigènes. Autrichien, à l’époque, il est menacé (et puis 1914 approche…), mais bénéficie du soutien de Seligman pour se rendre en Australie et en Nouvelle-Guinée afin de mener ses recherches.

Il s’y marie en 1919, et surtout, il travaille. De fil en aiguille, après la publication de son chef d’œuvre (Les Argonautes du Pacifique Occidental), en 1922, il retourne à Londres et commence les cours à la London School of Economics sur les organisations sociales, les économies et les mentalités des peuples “primitifs”.

En 1927, il devient professeur d’anthropologie : le premier au monde ! Mais où veut-elle en venir ? Eh bien en fait, c’est son approche, sa démarche qui sont très intéressantes car cet homme pensait en particulier que l’anthropologie devait servir à améliorer l’administration des peuples colonisés et prônait un certain humanisme.

Mieux encore, ça paraît normal aujourd’hui, il a inventé le principe d’observation participante”. Il se déracinait de ses propres valeurs et essayait de devenir l’un d’entre eux, il apprenait leurs langages, participait à tout, et ce, des mois durant ! Il décrivait leurs moindres faits et gestes au fur et à mesure, analysait les moindres détails, et grâce à sa fabuleuse imagination, parvenait à théoriser sur tous les aspects de la vie sociale de ces peuples.

De l’enquête, de la vraie de vraie : comprendre de l’intérieur, se débarrasser de ses propres préjugés.

Ces deux scientifiques et de nombreux autres sentaient la richesse que pouvait receler la pensée aborigène, les trésors de ces cultures anciennes, qui les ont mis sur la trace de certains mécanismes qui régissent l’humanité tout entière. Rien à voir avec la grande majorité amatrice de zoos humains… Des nomades, sans rien, à poil, esthétiquement éloignés des canons occidentaux de la beauté. Le maillon manquant entre l’homme et le singe ? Ce fut dit, écrit, et compagnie. Trop différents, trop exotiques, la complexité de leurs cultures n’intéressait pas grand monde.

Heureusement, quelques esprits éclairés, voire illuminés d’après les mauvaises langues (et en particulier les directeurs de certaines Grandes Ecoles françaises), furent fascinés par ces hommes si liés à cette terre dont ils étaient les gardiens et dont les visages semblaient y avoir été taillés. Ils semblaient avoir conservé des valeurs que nos « civilisations » avaient éradiquées. Ces valeurs se sont répandues dans les années 60 et 70, on comprend bien vite pourquoi. Mais attention, le « Bon Sauvage » reste tout de même une invention et le primitivisme est à éviter.

Cela correspond surtout à un certain mépris pour ces sociétés ainsi qu’à un rejet des nôtres. D’ailleurs, le but n’est pas de diviser car nous sommes tous pareils ! Voilà brièvement l’évolution des mentalités… en Europe.

Allez, on s’attaque à eux, maintenant ! Façon de parler, bien sûr, ce serait assez mal vu ! À suivre…

Merci à Caroline